Soins, robots et pudeur : comment la technologie transforme le quotidien des personnes âgées
- Hagr Arobei

- 28 janv.
- 6 min de lecture
Les robots dans les soins promettent un soulagement, une meilleure sécurité et davantage d’autonomie – mais soulèvent aussi des questions sensibles. La chercheuse en sciences sociales Sabina Misoch explique pourquoi la honte, l’autonomie et la solitude jouent un rôle central, et pourquoi la technologie doit soutenir l’être humain plutôt que le remplacer.

Imaginez que vous viviez dans un EMS. Préféreriez-vous être lavé·e par un·e professionnel·le des soins – ou par un robot ?
Il existe effectivement des seniors qui préféreraient être lavés par un robot plutôt que par un soignant […].
C’est la question que la chercheuse en sciences sociales Sabina Misoch a posée à des personnes âgées dans le cadre d’une étude. « Il y avait effectivement des personnes âgées qui disaient préférer être lavées par un robot plutôt que par un soignant, parce que le robot ne juge pas », explique Misoch. Un aspect joue ici un rôle central : la honte. Certaines personnes craignent que les professionnel·le·s des soins puissent avoir des pensées dévalorisantes.
L’utilisation des technologies joue également un rôle important en dehors des institutions de soins. « Pouvoir rester plus longtemps à domicile est la principale raison d’utiliser des technologies », explique Misoch. Ne pas dépendre d’autres personnes procure un sentiment de liberté et d’autonomie accru. Avec un système entièrement factuel, il n’y a pas besoin d’éprouver de gratitude. De nombreuses pertes liées au vieillissement sont associées à la honte et à la gêne. « Personne n’a de plaisir à voir sa mémoire décliner et à ne plus savoir quel jour on est. » Une technologie qui « n’est qu’un objet » et qui fonctionne de manière fiable peut, dans de telles situations, constituer un soutien précieux.
L’utilisation de la technologie pour soutenir les personnes âgées n’est toutefois pas seulement importante dans la perspective d’une autonomie prolongée. Elle peut également soulager les proches. Un mot-clé central est ici la sécurité. Des capteurs ont par exemple été testés dans des réfrigérateurs : ils contactent une personne de référence si le réfrigérateur n’a pas été ouvert de la journée et que quelque chose semble anormal. « De manière intéressante, l’aspect sécuritaire est moins présent à l’esprit des personnes âgées que de leurs proches », souligne Misoch.
Les robots comme partenaires de dialogue
Les robots pilotés par l’IA pourraient permettre un soutien plus ciblé – tant à domicile qu’en institution.
Parmi les autres technologies figurent les montres connectées qui mesurent les paramètres vitaux, ou des systèmes plus complexes comme la robotique, capables d’accompagner les personnes tout au long de la journée. Ces systèmes peuvent par exemple détecter quand quelqu’un se lève, rappeler la prise de médicaments et les rendez-vous à venir, ou proposer de la musique et des jeux pour l’entraînement cognitif. « Le champ de la “companionship” est incroyablement vaste : je peux par exemple disposer d’un interlocuteur communicatif sous la forme d’un système robotique », explique Misoch.
Dans le même temps, les robots développés et testés jusqu’à présent atteignent leurs limites en matière de communication. De nombreux systèmes étaient jusqu’ici limités à des interactions préprogrammées. Dans le cadre d’une étude comparative, Misoch a utilisé un petit robot nommé « NAO » pour encourager l’activité physique de personnes âgées à domicile. L’objectif était de déterminer si des exercices guidés par un robot étaient plus motivants que ceux proposés via une vidéo ou par e-mail. Le répertoire du robot était toutefois limité. « S’il tombait, par exemple, il disposait de cinq phrases différentes pour réagir », explique Misoch. Au début, les participant·e·s trouvaient NAO divertissant, mais avec le temps, cela devenait ennuyeux.
L’intégration de l’intelligence artificielle (IA) pourrait changer la donne, car elle permettrait aux systèmes d’évoluer de manière auto-apprenante. Cela nécessiterait toutefois une quantité immense de données sur les utilisateur·rice·s et soulèverait des questions en matière de protection des données. En parallèle, la qualité des interactions pourrait s’améliorer, car le système apprendrait progressivement à offrir un soutien individualisé. « Ah, Mme Müller aime cela, mais elle exécute toujours cet exercice de manière imprécise – je dois être plus attentive », illustre Misoch. De tels robots pilotés par l’IA pourraient permettre un accompagnement plus ciblé, aussi bien à domicile qu’en institution.
Les robots remplacent-ils le contact humain ?
Pour les personnes souffrant fortement de solitude, un robot peut constituer une bonne option.
À la question de savoir s’il existe un risque que ces robots remplacent à long terme les échanges humains, Misoch répond en riant : « Quelqu’un n’a-t-il pas déjà épousé son robot ? » Dans les sociétés occidentales, l’idée que des systèmes techniques remplissent des fonctions sociales reste toutefois plutôt mal perçue – contrairement, par exemple, au Japon. Là-bas, une conversation avec un robot n’est pas considérée comme moins précieuse qu’un échange avec un être humain. Alors que les robots sont souvent perçus en Occident comme des machines sans âme, ils sont davantage considérés au Japon comme des entités animées. Une conversation avec un robot peut nous sembler amusante, mais elle n’a pas la même qualité qu’une communication humaine. « Je suppose que cela pourrait évoluer avec le temps. Une société ne reste jamais figée, et les générations suivantes sont influencées par d’autres facteurs », estime Misoch.
Dans une étude, les participant·e·s ont été interrogé·e·s sur la possibilité d’imaginer un robot comme partenaire social. « La plupart ont trouvé cette idée plutôt rebutante. Mais certain·e·s ont déclaré pouvoir l’envisager s’ils ou elles étaient autrement seul·e·s. » Misoch ne craint toutefois pas que les robots remplacent un jour les relations humaines. L’être humain est un être social, non destiné à vivre dans un isolement total, mais en communauté avec les autres. Pour les personnes souffrant fortement de solitude, un robot pourrait néanmoins représenter une option intéressante.
La technologie comme réponse à la pénurie de personnel soignant
L’objectif n’est pas de remplacer les soins humains, mais de les soulager […] afin de dégager plus de temps pour l’essentiel.
Si les institutions de soins ne suivent pas l’évolution technologique, des conséquences à long terme sont à craindre. « Dans dix à vingt ans, elles ne trouveront probablement plus suffisamment de personnel », affirme Misoch. Le progrès technologique constitue également une réponse à la pénurie croissante de personnel dans les soins. L’objectif n’est pas de remplacer les soins humains, mais de les soulager.
Une étude menée par Misoch a montré que les professionnel·le·s des soins consacrent une grande partie de leur temps à l’administration, à l’organisation et aux déplacements – des tâches qui impliquent peu de contact direct avec les résident·e·s. Nombre de ces activités, comme la gestion des médicaments, pourraient être soutenues par la technologie et seraient moins sujettes aux erreurs. Les soins pourraient ainsi dégager davantage de temps pour l’essentiel : la relation et l’attention portée aux personnes. « Un établissement composé uniquement de robots ne serait pas une solution », souligne Misoch. Les soins humains restent indispensables.
Participation numérique plutôt qu’isolement social
Les seniors se rendent compte que ne pas être en ligne devient de plus en plus un facteur d’exclusion. L’intérêt pour une utilisation (sécurisée) d’Internet est en hausse.
Qu’en est-il des réseaux sociaux ? « Il est déjà évident que la numérisation représente une opportunité pour les personnes âgées de maintenir et d’entretenir des contacts », explique Misoch. La crainte que les médias numériques remplacent les interactions en face à face – souvent évoquée chez les jeunes – est moins pertinente pour les personnes âgées. En raison de limitations physiques, elles sont de toute façon plus souvent à domicile. L’utilisation des médias peut ainsi constituer un moyen de sortir d’une restriction sociale. Il existe désormais même des plateformes de rencontre pour les personnes âgées. « L’industrie a depuis longtemps compris qu’il s’agit d’un marché attractif, ciblé non seulement par des produits, mais aussi par des sites de rencontre et toutes sortes d’offres », souligne Misoch.
Toutefois, les personnes âgées présentent souvent une certaine réticence lorsqu’il s’agit de « simplement essayer quelque chose ». Alors que les jeunes se montrent curieux face aux nouveaux outils et les testent volontiers, les seniors sont souvent plus prudents et craignent rapidement de casser quelque chose lorsqu’un message d’erreur apparaît. Le soutien est donc essentiel. Les institutions de soins ont, selon Misoch, une mission éducative à cet égard. Apprendre continuellement de nouvelles choses est particulièrement important à un âge avancé. La génération actuelle de personnes âgées n’a pas été numérisée dans sa vie professionnelle, contrairement aux baby-boomers. Les établissements pourraient par exemple désigner une personne de contact pour les questions numériques, à laquelle les résident·e·s pourraient s’adresser. Les baby-boomers qui entrent aujourd’hui à la retraite sont en revanche déjà largement familiarisés avec le numérique.
Indépendamment de la génération, la gestion des risques dans le monde numérique est également cruciale. « Il faut rester vigilant, car de nouvelles failles apparaissent sans cesse », avertit Misoch. Des organisations proposent déjà des cours sur la sécurité numérique à destination des personnes âgées. Avec l’IA, de nouveaux risques émergent toutefois : quelques enregistrements audio peuvent suffire à imiter la voix d’une personne. Des escrocs pourraient ainsi utiliser l’IA pour imiter la voix d’un petit-enfant et simuler une situation d’urgence nécessitant de l’argent. La sécurité en ligne est un sujet qui intéresse fortement de nombreuses personnes âgées. « Elles se rendent compte que ne pas être en ligne conduit de plus en plus à une forme d’exclusion. C’est pourquoi je pense qu’il est important de transmettre des compétences numériques aussi dans les établissements », conclut Misoch.
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